Tandis que Tel-Aviv ne cesse de répéter que toutes les actions menées par son armée ces 14 derniers mois à Gaza l’ont été pour défendre les Juifs vivant en Israël et dans le monde entier, certaines voix s’élèvent pour dénoncer le soutien militaire et diplomatique apporté par les États-Unis et leurs alliés à Israël, y voyant la preuve qu’un « lobby Juif » domine le monde – une accusation typiquement antisémite.
Pour contrer ces deux discours, une opposition juive croissante et très active se manifeste à travers le monde contre la politique de l’État sioniste. Cette opposition est souvent méconnue du grand public, tout comme peu savent qu’elle s’enracine profondément dans les courants politiques et religieux de l’histoire juive.
Une manifestation qui s’est tenue il y a quelques mois à La Haye, aux Pays-Bas, a exigé que la Cour pénale internationale émette des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Yoav Gallant, soupçonnés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.
La manifestation était organisée par le mouvement Juif antisioniste Erev Rav et a rassemblé des Juifs de tous les Pays-Bas. De l’autre côté de la rue, une contre-manifestation avait lieu, organisée par une synagogue étroitement liée à Israël. Ce groupe était beaucoup plus petit, composé principalement de chrétiens fondamentalistes et de très peu de Juifs. « Nous avons très peu de ressources, et pourtant la synagogue, malgré tous les moyens dont elle dispose, n’a même pas réussi à rassembler des Juifs, alors que notre manifestation en a réuni beaucoup », précise Yuval Gal, l’un des fondateurs d’Erev Rav.
Yuval, né à Tel Aviv, a quitté Israël à l’âge de 30 ans car il ne voulait pas que son fils grandisse dans une société « où l’on cherche à lui apprendre la haine ». Engagé politiquement depuis l’adolescence, il confie avoir été déçu très tôt par les accords d’Oslo, lorsqu’il a compris qu’ils ne prévoyaient ni la création d’un État palestinien ni le droit au retour pour les réfugiés palestiniens. Il était présent à la manifestation de Tel-Aviv où le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin fut assassiné en novembre 1995.

Dans sa famille de sionistes libéraux, les origines du conflit, le déplacement massif et l’expropriation des Palestiniens en 1948 (la Nakba), ou encore la question des réfugiés palestiniens n’avaient jamais été abordés. La discrimination subie par la branche de sa famille descendant des Juifs boukhariens d’Asie centrale fut pour Yuval le premier signe avant-coureur des profondes divisions qui fragmentent la société israélienne. Après le 7 octobre, ces divisions se sont exacerbées. « Dans un article récent du quotidien Haaretz, un ancien directeur général de l’académie militaire a déclaré que si la guerre s’éternise une année de plus, Israël s’effondrera. Et dans une conversation téléphonique divulguée avec sa femme, Netanyahu a accusé les généraux de comploter contre lui. Ils se détestent. Le projet sioniste est à bout de souffle. »
Selon Yuval, le régime israélien est également conscient de la perte de soutien qu’il subit au sein de la diaspora. « Et le fait qu’Israël renforce ses liens avec les partis d’extrême droite et néonazis en Europe et aux États-Unis, ainsi qu’avec des groupes fondamentalistes chrétiens comme les évangéliques américains, n’arrange rien », ajoute-t-il. « C’est pourquoi nous entendons aujourd’hui des Juifs ayant rejoint des mouvements juifs antisionistes affirmer que, pour la première fois de leur vie, ils sont fiers d’être Juifs et libres du sionisme. »

Le 10 mars, environ un millier de manifestants se sont rassemblés à Waterlooplein, dans le centre d’Amsterdam, pour protester contre la présence du président israélien Yitzhak Herzog à la cérémonie d’inauguration du nouveau musée de l’Holocauste. La foule brandissait des drapeaux palestiniens et des banderoles avec des slogans tels que « Musée oui, Herzog non » et « Plus jamais, c’est maintenant ». La manifestation, organisée par Erev Rav, a reçu le soutien d’autres mouvements juifs antisionistes aux Pays-Bas, notamment Une Voix Juive Différente (Een Ander Joods Geluid, EAJG).
Jaap Hamburger, dirigeant de l’EAJG, est né en 1950 de parents Juifs qui ont perdu une fille d’un an au camp de concentration nazi de Bergen-Belsen. Jaap accuse Israël de mettre en danger la diaspora juive en qualifiant systématiquement d’antisémitisme toute critique de l’État sioniste. « Les organisations juives néerlandaises officielles sont toutes pro-sionistes et entretiennent des liens étroits avec Israël.

Pourtant, elles dissimulent leur sionisme derrière un masque de judaïsme et brandissent l’accusation d’antisémitisme dès qu’elles sont critiquées. » Selon Jaap, cette stratégie compromet la lutte nécessaire contre le racisme antijuif authentique et « est d’autant plus scandaleuse qu’Israël légitime des politiciens d’extrême droite qui défendent Israël. »
Des mouvements comme l’EAJG et Erev Rav existent dans plusieurs pays européens. L’Union juive française pour la paix (UJFP) est depuis longtemps opposée à Israël. Son coprésident, Pierre Stambul, dénonce la censure des médias en France, qui « étouffe les voix critiques concernant Israël et le génocide à Gaza ».
Fils de Juifs ayant combattu dans la Résistance française contre l’occupation nazie allemande, Stambul est né cinq ans après la Seconde Guerre mondiale. Son père, membre du Groupe Manouchian, fut arrêté par la police française, torturé, livré à la Gestapo et déporté à Buchenwald. Il fut l’un des rares survivants du camp de concentration.

Profondément marqué par les événements de mai 68 en France, la rupture de Stambul avec le sionisme fut un processus qui dura plusieurs années. « Le fait qu’Israël se soit retrouvé du mauvais côté, aux côtés des tortionnaires argentins, des racistes sud-africains et des États-Unis au Vietnam, m’a fait prendre conscience du rôle déstabilisateur qu’Israël joue dans le monde », se souvient-il.
Engagé dans la lutte contre toutes les injustices, il refusait de s’engager dans une association se réclamant du judaïsme. Il explique avoir finalement décidé de rejoindre l’UJFP car il comprenait qu’« il est essentiel de ne pas laisser le terme “juif” aux fascistes et aux colonialistes ».
L’UJFP a récemment publié l’ouvrage « Antisionisme, une histoire juive ». Pour Stambul, « nous devons revendiquer la vérité historique, car l’antisionisme a, depuis ses origines, été essentiellement l’opposition des Juifs du monde entier – religieux, binationaux, assimilationnistes, juifs d’Orient – au sionisme ». À son avis, l’idéologie sioniste « n’est pas seulement un crime contre les Palestiniens, c’est aussi une insulte à la mémoire, à l’histoire et aux identités juives ».
Le militant dénonce le sionisme comme une théorie de la séparation, selon laquelle Juifs et non-Juifs ne peuvent vivre ensemble, et souligne que cette idée coïncide avec le projet des antisémites, qui vise à expulser les Juifs d’Europe. Un État d’apartheid sioniste a-t-il un avenir ? Stambul insiste sur le fait que ce qui a permis aux Blancs de rester en Afrique du Sud, c’est la fin de l’apartheid et non son maintien. « De la même manière, ce qui permettra aux Juifs israéliens de rester en Israël, c’est la fin du sionisme et la création d’un État qui reconnaît l’égalité des droits. »
« Le sionisme a repris des nationalismes européens l’idée terrible et criminelle d’un État ethniquement pur, une idée qui a provoqué deux guerres mondiales et conduit au fascisme et au génocide d’aujourd’hui », déclare Stambul, ajoutant qu’il s’agit d’un nationalisme très particulier, puisqu’il a inventé un peuple, une langue et une terre. « La notion de peuple juif est une notion religieuse. Il est absurde de dire que j’appartiens au même peuple qu’un Juif irakien ou yéménite. Et il existait plusieurs langues juives, mais le sionisme a inventé l’hébreu, qui, pour les religieux, ne peut être utilisé comme langue profane. » Quant à la terre, Stambul rappelle que « pour les Juifs religieux, il était interdit de retourner en “terre sainte” avant la venue du Messie, tandis que les Juifs laïcs comprenaient que la lutte pour l’émancipation et l’égalité des droits devait se mener là où nous vivons. »
Le fils de survivants du génocide nazi des Juifs européens accuse Israël d’instrumentaliser le traumatisme de l’Holocauste. Il se souvient de la répression et de l’humiliation subies par les survivants de l’Holocauste à leur arrivée en Israël. « On les traitait de lâches, on les méprisait parce qu’ils ne correspondaient pas au modèle mythique du nouvel Hébreu invincible. Le nazisme et le stalinisme avaient déjà tenté de créer un homme nouveau, et nous savons parfaitement où cela nous a menés. »
Mais c’est du côté des principaux soutiens militaires, diplomatiques et financiers à Israël que les voix des Juifs antisionistes se sont fait entendre le plus souvent. Le mouvement américain Jewish Voice for Peace (JVP), la plus grande organisation juive progressiste antisioniste au monde, organise des manifestations pour exiger un cessez-le-feu depuis le début de la campagne militaire israélienne à Gaza.
En octobre 2023, des centaines de Juifs liés à JVP et à d’autres organisations juives antisionistes ont été arrêtés pour avoir manifesté à l’intérieur du Congrès américain à Washington, tandis que des milliers de personnes manifestaient à l’extérieur. En juillet, ils sont retournés au Congrès, à la veille du discours de Netanyahu, pour exiger un embargo sur les armes à destination d’Israël. Des centaines de manifestants, vêtus de T-shirts où l’on pouvait lire « Les Juifs disent stop à l’envoi d’armes en Israël » et « Pas en mon nom », scandaient des slogans tels que « Laissez Gaza vivre ».
Tallie Ben Daniel, directrice exécutive de JVP, explique que c’est à l’université qu’elle a commencé à comprendre que « l’idéologie sioniste repose sur le déplacement des Palestiniens, et que pour qu’Israël soit un État juif, il ne peut y avoir de Palestiniens ». Elle accuse Israël d’instrumentaliser l’Holocauste « pour justifier ses actes envers les Palestiniens » et d’avoir refusé d’accepter des accords de cessez-le-feu qui auraient permis de sauver la vie des otages. « Nous nous attendions tous à ce que le gouvernement israélien négocie la libération des otages détenus par le Hamas. Le rejet des accords de cessez-le-feu, en discussion depuis octobre, qui auraient libéré des centaines de personnes et sauvé des centaines de vies, a été une surprise. »
Elle n’en oublie toutefois pas la responsabilité des États-Unis et souligne que « si Joe Biden appelait demain le Premier ministre israélien et lui disait : nous ne vous donnerons plus d’armes tant que vous n’aurez pas mis fin à cela, le génocide cesserait le lendemain. »
Selon Peter Beinart, commentateur politique juif, l’un des facteurs expliquant la défaite électorale de Kamala Harris est son incapacité à se démarquer de la politique de soutien inconditionnel d’Israël à Gaza et au Liban menée par Joe Biden. Parmi les électeurs traditionnels du Parti démocrate qui ont refusé de voter pour lui figurait un nombre important de Juifs.
Parmi eux, Rich Siegel, musicien et compositeur de Teaneck, dans le New Jersey, très actif au sein de sa communauté juive contre la vente de propriétés par la synagogue locale en territoire palestinien, dans les colonies de Cisjordanie. Bien que Siegel n’ait pas voté pour Donald Trump, il affirme qu’il aurait voté pour Harris si elle s’était engagée à contraindre Israël à un cessez-le-feu et à imposer un embargo sur les armes.

Dans une vidéo devenue virale en février, Siegel s’est adressé à la communauté juive de Teaneck pour les avertir que la vente de propriétés en Cisjordanie occupée violerait le droit national et international. Face à l’inaction des organisateurs, il a appelé à une manifestation qui a rassemblé des centaines de personnes devant la synagogue pour protester contre cette transaction immobilière.
Rich Siegel avait déjà organisé une manifestation contre un événement similaire qui s’était produit à Teaneck en 2007, ce n’était pas la première fois. « J’ai également organisé une autre grande manifestation lorsqu’une synagogue locale a invité des intervenants de Zaka, l’organisation de premiers secours qui a proféré de faux mensonges sur les bébés décapités et les viols en série commis par les militants du Hamas le 7 octobre. »
Les arrière-grands-parents de Siegel étaient des Juifs d’Europe de l’Est ayant immigré à New York au début du XXe siècle. Les membres de sa famille restés en Europe furent assassinés par les nazis. Il grandit au sein d’une communauté affiliée à une synagogue réformée de New York, où on lui inculqua l’idée que le sionisme était une composante essentielle et indissociable du judaïsme et que les Juifs n’étaient en sécurité qu’en Israël, surtout après la Shoah. Il affirme avoir été tellement endoctriné par la désinformation qu’il lui fallut des années pour réaliser qu’on lui avait fait croire à un tissu de mensonges. « J’avais intégré tout un système de désinformation sur Israël, selon lequel nous n’avions jamais fait de mal aux Arabes, que nous voulions simplement être de bons voisins, mais qu’ils nous haïssaient d’une haine irrationnelle, comme tout le monde, parce que nous sommes Juifs. »
Adulte, Rich Siegel a constaté que dans les synagogues pro-sionistes, « la religion a été remplacée par l’idolâtrie, deux idoles sont vénérées : l’État juif et l’identité tribale juive ». Des concepts qui n’existaient pas dans le judaïsme, souligne-t-il. « Les rabbins sionistes affirment que la rédemption de la terre est un devoir religieux. La rédemption de la terre ? La rédemption de la terre signifie y installer les Juifs et en chasser les musulmans et les chrétiens. »
La campagne militaire israélienne à Gaza lui a permis de voir l’État sioniste sous un jour plus cru que jamais. Siegel se dit « complètement anéanti » depuis qu’il a entendu des médecins témoigner de leur expérience à Gaza. Et il ne voit aucun avenir pour le projet sioniste. « Israël et le mouvement sioniste sont en train de se suicider. Mais, tragiquement, ils commettent un génocide par la même occasion. Et il existe un déni massif autour de ce génocide », conclut-il.
Les manifestations contre les violences infligées par Israël au peuple de Gaza ont été réprimées dans certains pays avec une brutalité policière plus ou moins grande, mais c’est en Allemagne que les manifestations pro-palestiniennes ont suscité la plus grande hostilité de la part des autorités. De nombreux événements, tables rondes et conférences ont été annulés ou interdits. Une conférence pro-palestinienne organisée en avril à Berlin, qui devait accueillir plusieurs intervenants internationaux, a été interrompue par la police peu après la première intervention. Ce niveau de répression est peu relayé à l’étranger, tout comme le fait qu’une proportion importante de Juifs participaient à ces manifestations ne fait pas la une des journaux.
« Au nom de la lutte contre l’antisémitisme, l’Allemagne cible les Juifs antisionistes », déclare Wieland Hoban, président du mouvement Voix juive pour une paix juste au Moyen-Orient (Jüdische Stimme für gerechten Frieden in Nahost), fondé en 2003 à Berlin.

Ces derniers mois, Jewish Voice for Peace a subi diverses formes de répression de la part du gouvernement allemand, notamment le gel de comptes bancaires et l’annulation d’événements. Des membres du mouvement ont été arrêtés, licenciés et censurés. « Cette répression est une forme d’antisémitisme moderne. Non pas que nous soyons ciblés parce que nous sommes juifs, mais ce qui est antisémite, c’est que le pouvoir allemand veuille décider qui est juif. Et il nous dit que nous ne sommes pas juifs si nous ne soutenons pas Israël », explique Hoban.
Amalgamer Israël et les Juifs a une grave conséquence, selon le militant, car « cela profite aux principaux soutiens d’Israël, les fanatiques évangéliques américains et l’extrême droite prosioniste, qui restent dans l’ombre tandis que les Juifs sont mis en avant. »

« Pour la classe politique allemande, l’identité juive repose sur Israël, et rejeter ce qu’Israël fait et représente revient à rejeter l’identité juive », dénonce Hoban, ajoutant : « C’est cette aberration cognitive qui, à leurs yeux, fait de nous, Juifs, des antisionistes et des antisémites.» Le militant souligne que cette idée est profondément ancrée. « L’association des Juifs avec Israël fait partie du récit de la rédemption nationale en Allemagne. Si l’Holocauste est le péché originel de l’Allemagne moderne, alors la seule chose qui puisse atténuer cette culpabilité est un soutien inconditionnel à Israël, présenté comme ce qui se rapproche le plus d’une fin heureuse après l’Holocauste.»
« En étant anti-apartheid ou anti-occupation, nous perturbons ce récit », ajoute-t-il, expliquant que l’establishment allemand ne peut tolérer aucune solidarité avec les Palestiniens car « quiconque rappelle au monde qu’Israël a été créé sur la base de grandes injustices et continue de perpétrer des crimes contre les Palestiniens révèle que le mal commis n’a pas disparu, la responsabilité a simplement été transférée aux Palestiniens. » Des mouvements comme Jüdische Stimme posent un problème majeur pour le discours officiel, souligne Hoban, car « le soutien à Israël, perçu comme une façon de compenser l’Holocauste, engendre un sentiment de supériorité morale, qui ne fonctionne que tant qu’il est possible d’identifier les Juifs à Israël ».
Cependant, des personnes originaires de pays arabes, et notamment de Palestiniens, ont déjà été interrogées sur leurs opinions concernant Israël lors de procédures de naturalisation. « Demander à un réfugié palestinien s’il reconnaît le droit d’Israël à exister est absurde », déclare Hoban, ajoutant que tout cela démontre que, pour l’État allemand, Israël fait partie intégrante de son identité officielle. « Reconnaître la légitimité d’Israël revient à reconnaître la légitimité de l’Allemagne. »
Nelson Pereira

