Depuis plus de quarante ans, je fréquente assidûment les stades de football portugais. Je le précise car c’est la seule façon honnête de poursuivre ce texte et car cela me qualifie pour ce qui suit.
Quand on va voir un spectacle d’illusionnisme, personne ne croit vraiment aux pouvoirs de l’illusionniste. La réalité reste à la porte. Il y a engagement et consentement à la tromperie. Personne ne paie un billet pour voir des lapins ou des colombes sortir d’un mouchoir. On s’engage en espérant du prestige, le troisième acte, ce moment où l’impossible se produit. On y va délibérément pour se faire tromper, et le plaisir réside précisément là.
Guy Debord a appelé quelque chose de similaire la Société du Spectacle. L’idée, simplifiée à l’extrême, est que la vie sociale moderne s’est organisée autour de la contemplation passive de représentations qui ont remplacé l’expérience réelle. Le spectacle ne trompe personne par la force. C’est consenti, désiré et payé.
Johan Huizinga, dans son ouvrage Homo Ludens, apporte un élément encore plus pertinent à cette argumentation. Le jeu, dit-il, crée un cercle magique, un espace temporaire régi par ses propres règles absolues, suspendu à la réalité extérieure. Au sein de ce cercle, le tricheur est toléré. Les autres joueurs se montrent étonnamment indulgents à son égard car, au fond, le tricheur feint encore de respecter le jeu. En réalité, le tricheur joue avec les règles et les transgresse. C’est le malin qui prétend encore être dans le cercle. Pour finir, et je vous promets que je n’en dirai pas plus, je dirais qu’Umberto Eco était encore plus direct. Il écrivait que l’hystérie autour du football et les discussions interminables sur le sport se substituent opportunément au discours politique. Plus qu’une simple métaphore, cette idée se confirme sans équivoque plusieurs fois par jour, que ce soit autour d’une table basse ou dans les médias traditionnels.
Le football portugais vit dans un climat de suspicion perpétuelle, sans issue ni perspective d’amélioration. Bien plus qu’une simple échappatoire pour les supporters aigris par la défaite de leur équipe, cette culture est si profondément ancrée qu’elle s’installe dès l’âge de cinq ou sept ans. Qui ne les a jamais vus terminer un match en larmes, persuadés que l’arbitre voulait leur défaite, que le résultat était truqué et que les « autres » étaient protégés ? Personne ne cherche à les convaincre du contraire, ni par entêtement ni par malhonnêteté. L’« innocence » semble disparaître avec la naissance. Avec elle, la confiance, l’espoir et l’esprit sportif meurent à la naissance. Ils apprennent, prématurément, que c’est ainsi que fonctionne ce système et que la rationalité n’a pas sa place ici. « Ils sont tous contre nous ! » ou « Contre tout et tout le monde ! » sont les clichés habituels du club ou de la phalange de pères et de mères qui refusent d’admettre que leur fils puisse perdre un match ou ne pas devenir le prochain Cristiano Ronaldo. Debord dirait que la représentation précède l’expérience. Avant même le premier match officiel, tout le monde connaît déjà le scénario.
C’est Huizinga à l’envers. Dans ce cercle très fermé, la tricherie est proscrite. Il existe un système où l’accusation répétée de tricherie par l’adversaire est une règle tacite d’exonération, qui se transforme en un mantra quasi religieux, récité par cœur comme un Ave Maria.
Résultat : le soupçon cesse d’être un simple bruit de fond. Le soupçon devient le spectacle lui-même. Debord n’a pas eu besoin d’assister à un seul match de football pour en percevoir et en élaborer la théorie.
À qui profite cet état de fait ? Aux trois grands clubs, avant tout, en leur offrant un bouclier permanent contre toute responsabilité quant à leur incompétence managériale. Quand tout est suspect, rien n’est analysé. Le système se remanie et recommence. Il sert les médias et leurs employés, qui ont bâti toute leur carrière sur le carburant inépuisable des théories du complot. Il sert les dirigeants, cette classe remarquable dont PC, LFV et BC ne sont que les exemples les plus photogéniques. AVB, RC et FV sont les reflets lumineux d’une lumière entrée tordue et sortie encore plus tordue. L’angle a changé, la déviation est restée.
Ils naviguent tous depuis des décennies dans un système où la responsabilité est un mot étranger, incompréhensible. Le spectacle a autant besoin de méchants reconnaissables que de héros. Chacun joue son rôle et connaît son texte ; ils lancent des pierres d’ironie puérile et se cachent derrière des carcans de moralité, d’honneur et de valeurs supérieures qui me font rougir de honte.
Le débat interminable sur le « terrain biaisé », les « arbitres corrompus », les maillots rouges, bleus ou verts, remplace la gestion, l’éthique, la transparence et la responsabilité. C’est une substitution redoutablement efficace. L’autre argument est toujours dénué de fondement, et même lorsqu’il est inévitable, on trouve toujours un « oui, mais et si… ».
L’arbitrage est au cœur de ce spectacle. Généralement mauvais, corporatiste, avec des cas avérés de corruption et des sanctions jamais vraiment dissuasives. Mais le problème de fond n’est pas l’arbitrage en lui-même. C’est que plus personne ne croit sincèrement à un changement possible. Cette culture est ancrée depuis si longtemps qu’elle est devenue la norme. Si les choses ont toujours été ainsi, si mon père a toujours tenu le même discours, si les cas s’accumulent depuis des décennies sans véritable conséquence, alors le problème n’est plus moral, mais pragmatique. C’est un fait, point final. Le supporter s’irrite, perd son sang-froid quand son club perd, et c’est bien normal : c’est son moment de catharsis légitime, comme celui de quelqu’un qui ne jure jamais mais qui sait parfaitement à quoi servent les gros mots. Puis ça passe. Et ça revient au match suivant. Car c’est la capitulation individuelle de chacun d’entre nous qui fait tenir le système. Ce « on n’y échappe pas » est un choix qui se répète des centaines de milliers de fois par journée.
Puis la VAR est arrivée. La promesse : transparence, objectivité, fin du doute. Ce qui a été mis en place était plus sophistiqué et infiniment plus pervers. Désormais, la technologie confirme les décisions, ce qui les rend à la fois incontestables en apparence et encore plus suspectes au fond. Debord n’aurait pas pu écrire un meilleur scénario. Le spectacle a atteint son apogée lorsque la technologie créée pour le démystifier est devenue son instrument le plus efficace.
La Fédération et la Ligue observent. Elles sont comme le père qui ne trouve jamais à redire à son fils et qui, lorsqu’il le fait, hausse les épaules, rejette la faute sur le cadrage et le comportement de ses amis. Le supporter, cet idiot volontaire dont je fais partie avec une certaine fierté, est un complice total. La suspicion se transmet de père en fils comme un héritage familial, confirmée à table, enracinée dans des générations de certitudes sans preuves et de preuves sans conséquences. Personne ne nous a dupés. Nous franchissons le seuil en sachant où nous allons, nous laissons la rationalité au placard et suivons délibérément le chemin de l’illusion. Exactement comme le public d’un illusionniste.
La différence, c’est que l’illusionniste est honnête sur ce qu’il fait. De mon vivant, le football portugais ne l’a jamais été. La suspicion est devenue le produit phare, vendue comme du spectacle, monétisée par les droits télévisés, les commentateurs, les abonnements et les maillots. Et ainsi, nous vivons avec un problème que personne ne peut plus résoudre car personne ne s’y intéresse vraiment. Les anciens Chinois ou Arabes diraient que tout problème a une solution, ou que s’il n’a pas de solution, ce n’est pas un problème. Quel gâchis !
La « solution miracle » instaurerait l’incertitude quant à l’issue, et les détenteurs du pouvoir ne garantiraient plus les mêmes miettes aux mêmes personnes. L’illusion est d’atteindre ce troisième acte, le prestige, sans même avoir à savoir si c’est un lapin ou une colombe qui sortira du chapeau ; le suspense de ce spectacle sociétal réside dans la connaissance de la couleur de l’animal.
Sans spectacle, il n’y a rien. Ni les grands clubs, ni les médias, ni les dirigeants historiques, ni les arbitres corporatistes. Ce groupe d’acteurs et de figurants doit avoir un avenir assuré. La compétence, tout comme la rationalité, n’est pas requise ici. Ce qui compte vraiment, c’est de maintenir un statu quo ancien et inébranlable, avec un principe directeur simpliste : maintenir des idiots comme moi prêts à dépenser des milliers d’euros chaque année pour entrer dans une pièce où ils savent déjà qu’ils seront trompés.
Ce qu’un idiot comme moi croit, avec cette conviction si profonde qu’elle vous fait mal aux doigts à force de serrer les poings, c’est que la balle est ronde. Parfois, on fait des choses que la gravité n’a pas prévues. C’est la seule chose qui me semble encore authentique.
André Domingues



