Arabes et politique : Notre pain est politique, notre eau est politique… Vous êtes soit le «sujet», soit l’«objet»

par Mimsin
6th October Bridge in Cairo © Dimitra M.K

On entend souvent dire « La politique ne m’intéresse pas ; je n’aime pas m’en mêler. » Parfois, ce sentiment dépasse le simple choix personnel pour devenir un décret tacite imposé par les autorités à leurs citoyens.

Mais peut-on vraiment vivre sans s’engager en politique ?

En Occident, c’est peut-être possible – même si j’ai des doutes et des réserves quand on considère la situation dans son ensemble.

Mais dans le monde arabe – riches, pauvres et populations occupées – je crois pouvoir affirmer sans me tromper que c’est impossible. Comment ignorer les événements qui se déroulent à l’intérieur et autour de nos frontières quand nos vies y sont intimement liées et en dépendent ?

Prenons l’exemple des Palestiniens. Ce peuple peut-il fermer les yeux sur ce qui se passe sur ses terres occupées et au-delà ?

Cela n’affecte-t-il pas leur vie ? Les guerres qui se sont succédées pendant des décennies n’ont-elles pas façonné le destin d’un peuple qui languit sous l’occupation ou sous une autorité Palestiniene dont la légitimité a expiré il y a plus de seize ans ?

Si un Palestinien à Gaza veut manger ou se déplacer, la politique n’intervient-elle pas dans son accès à la nourriture, à l’eau et à la liberté de mouvement, en raison des fermetures de frontières imposées par Israël sur ce qui est considéré comme la plus grande prison à ciel ouvert du monde ?

Et comment peuvent-ils reconstruire leurs maisons détruites si la politique ne décide pas d’autoriser l’évacuation des décombres – estimés à 70 millions de tonnes ? N’est-ce pas la politique qui détermine si un Palestinien reste sans abri ou s’il a la possibilité de se construire un toit pour se protéger de la chaleur estivale et du froid hivernal ?

Des calculs internationaux ne décident-ils pas de leur sort lors de réunions tenues à des milliers de kilomètres de distance ?

Non loin de la Palestine se trouve le Liban – un petit pays dont les malheurs et les calamités tiennent à peine dans ses 10 452 kilomètres carrés. Deux guerres en deux ans ont causé des destructions massives et déplacé des centaines de milliers de personnes. Une nouvelle portion de territoire libanais a été occupée pour établir une « zone tampon », s’ajoutant aux zones déjà occupées comme les fermes de Chebaa et les collines de Kfar Chouba.

Il s’agit d’une région qu’Israël cherche à remodeler en une bande frontalière, semblable à celle établie à la fin des années 1970, qui a constitué une source de tensions pour le Liban jusqu’au 25 mai 2000, date à laquelle l’armée israélienne s’est retirée du sud sous la pression des attaques du Hezbollah.

Il est à noter que c’était la première fois que Tel-Aviv se retirait d’un territoire sans négociations ni traités de paix humiliants.

Au « Pays des Cèdres », en raison de la guerre récente, on rencontre des personnes dont les choix de vie ont été dictés par la politique qui leur a été imposée, à eux et à leur pays.

Une jeune femme de Beyrouth s’apprêtait à épouser un homme vivant en Europe. Le projet était que les jeunes mariés s’installent dans leur nouveau foyer à l’étranger après un mariage au Liban, entourés de leurs familles et amis.

Mais la guerre a imposé un tout autre scénario. Craignant la fermeture de l’aéroport de Beyrouth en raison de la situation instable et des raids israéliens, la jeune femme n’eut d’autre choix que d’annuler ses projets. Il n’y eut ni mariage, ni réunion de famille, ni marié venant chercher sa promise pour leur nouvelle vie.

Elle saisit la première occasion pour embarquer sur un vol pour Istanbul et, de là, elle voyagea en silence jusqu’au domicile de son époux, sans célébration ni acclamations traditionnelles (zaffa). Ainsi, le moment dont rêvent toutes les jeunes filles – porter la robe blanche et célébrer le plus beau jour de leur vie – ne vint jamais. La politique a brisé ce rêve et l’a enterré.

Une autre Libanaise, qui avait récemment rencontré un jeune homme et s’était engagée à se fiancer, fut interrogée par ses amis sur ses projets. Elle répondit : « Nous attendons la fin de la guerre avant de finaliser nos fiançailles. » On se pose alors la même question : la politique n’a-t-elle pas influencé les moindres détails de la vie des habitants du monde arabe ?

Un troisième exemple : une femme vivant à l’étranger souhaitait rentrer au pays pour commémorer l’anniversaire du décès de sa mère. Elle avait réservé son billet, mais l’escalade rapide des tensions qui ont précédé la récente guerre l’a fait hésiter.

Elle se demandait s’il était judicieux de quitter sa famille et de partir alors que le pays était, comme on dit, « au bord du précipice ». Finalement, elle a décidé de ne pas partir – un choix sage, car la guerre a rapidement éclaté, entraînant son lot de tragédies et d’horreurs.

Certains pourraient arguer que la guerre est une circonstance exceptionnelle ou un événement passager. À ceux-là, je réponds : chaque tension dans cette région n’est-elle pas source de malheur pour les populations ?

Les Palestiniens n’ont-ils pas été expulsés du Koweït dans les années 1990 à cause de l’erreur de jugement du chef de l’OLP, Yasser Arafat, et de son soutien au président irakien Saddam Hussein lors de son invasion de l’émirat riche en pétrole ? Ces personnes n’ont-elles pas été punies pour les actes d’un dirigeant politique avec lequel elles pouvaient même être en désaccord ? Leurs moyens de subsistance ont été anéantis et ils ont été expulsés d’un pays qu’ils avaient contribué à bâtir, sans patrie où retourner ni terre où s’installer.

Prenons aussi la main-d’œuvre arabe dans les « pays frères » : n’est-elle pas affectée par la qualité des relations entre les dirigeants, consumés par les flammes de leurs conflits ?

La conclusion est sans appel : notre pain est politique, notre eau est politique, et tout dans nos vies est politique – quels que soient nos dénégations et nos contestations.

Concernant le pain, nous connaissons tous l’impact de la guerre russo-ukrainienne sur les importations de blé. Les pays arabes importent environ 60 % de leurs céréales de ces deux nations, ce qui entraîne une flambée des prix dans des pays comme le Liban, l’Égypte et le Soudan.

Quant à l’eau, c’est une autre histoire. Prenons l’Égypte et la menace existentielle que représente le barrage de la Renaissance éthiopienne pour la part d’eau du Nil revenant au Caire – estimée à 55,5 milliards de mètres cubes par l’accord de 1929. Quel est le sort d’une terre désertique où ce fleuve est littéralement vital ?

Cela me rappelle deux citations du regretté journaliste Galal Amer, trois ans avant sa disparition : « Si l’eau est coupée pendant que vous prenez une douche, vous pouvez courir sur les marches, couvert de savon, pour appeler votre voisin, mais vous ne pouvez pas appeler l’Éthiopie. » Il a également écrit : « Si le prestige de l’Égypte se perd parmi les pays du bassin du Nil, un jour viendra où un citoyen devra demander la permission au Kenya avant de prendre un bain. »

Ces citations témoignent éloquemment de ce qui a été dit. Notre pain est politique, notre eau est politique, nos relations sont politiques, nos voyages sont politiques, et tout dans nos vies est politique. C’est le destin de cet Orient : si quelqu’un éternue quelque part dans le monde, ses habitants attrapent un rhume.

Ceux qui refusent de s’immiscer en politique verront la politique s’immiscer dans leur vie et déterminer leur destin ; elle envahira leurs cuisines, leurs salles de bains, et même leurs chambres à coucher si cela lui plaît.

Nous devons choisir entre deux options : être sujet (l’acteur) ou objet (celui qui subit).

Prenez soin de vous.

Mimsin