Les manifestations anticorruption qui ont eu lieu aux Philippines en septembre dernier ont mis en lumière les divisions au sein du mouvement progressiste. L’activiste philippine Leni Velasco prévient que le rejet des tactiques plus militantes de la jeune génération pourrait scinder la gauche, et souligne que la colère qui anime les jeunes est aussi porteuse d’espoir.

Une lutte interne fait rage au sein du mouvement de la société civile, a dit a Blindspot la cofondatrice de DAKILA, un collectif d’artistes et d’activistes philippins. « Comment éviter de réprimer les formes d’expression de la jeune génération ? Si on tente de leur nier leur autonomie et de leur dicter comment manifester, on risque de s’aliéner une large partie de la jeunesse déjà en colère et frustrée. Et comme si la colère était mauvaise ! L’espoir ne se résume pas à des arcs-en-ciel et des papillons. La colère est une forme d’espoir. »
D’après l’activiste philippine, une faction entière au sein du mouvement progressiste ne considère que les manifestations pacifiques comme légitimes. La société civile philippine subit de fortes pressions pour ne pas s’éloigner du modèle mythique de la Révolution du Pouvoir du Peuple de 1986 qui a renversé le dictateur Ferdinand Marcos.
« Nous étions connus pour notre Révolution du Pouvoir du Peuple pacifique, érigée en modèle de mouvement de résistance aux Philippines. Or, ce modèle est aujourd’hui remis en question », explique Velasco. « On constate chez les jeunes générations qu’elles rejettent ce type de révolution, ce type de manifestations pacifiques. Ces derniers mois, notamment sur les questions de lutte contre la corruption, de nombreux membres des générations Z et Y se sont mobilisés, désapprouvant la manière dont la société civile a géré les protestations. Ils ont eu le sentiment d’être conditionnés à exprimer leur colère d’une façon qui ne leur correspond plus. »
L’Église catholique joue un rôle prépondérant dans la gestion de ce modèle, souligne-t-elle. « Nous avons une Église catholique très conservatrice qui ne tolère pas les injures lors des rassemblements et des manifestations. Il existe un modèle de comportement à adopter lors de ces rassemblements, auquel la jeune génération résiste. »
Parallèlement, les mouvements progressistes du Nord global ont longtemps adopté une attitude paternaliste envers le mouvement social philippin. « Après Duterte, nous sommes sous le régime Marcos, et le récit est que c’est mieux, soi-disant », explique Leni Velasco. « Lorsque je m’adresse à des bailleurs de fonds du Nord global, par exemple, ils me demandent si la situation est réellement meilleure. Or, si on y regarde de plus près, on constate que la même infrastructure autoritaire qu’auparavant est toujours présente. Mais comme cela paraît plus démocratique, dans le sens où c’est moins flagrant que sous Duterte, du point de vue du Nord, c’est mieux. Ce n’est pas mieux, c’est simplement que le régime a de meilleurs moyens de s’approprier le discours. »
« La plupart des mouvements sociaux des pays du Nord nous demandent aujourd’hui : comment avez-vous survécu à Duterte ? Car c’était un régime sanglant. Et je pense que c’est là un défi propre aux pays du Nord, différent du nôtre, car à l’époque, nous n’avions pas le choix. Nous devions nous unir, mouvements sociaux, médias, universités, tous les autres acteurs, car nous étions en train d’être massacrés de tous côtés. »
Velasco souligne que lorsqu’un mouvement social manque de ressources, la seule option qui lui reste est de s’unir. Autrement, divisé, il ne peut survivre au régime. « Si on compare avec les mouvements sociaux américains actuels, encore très individualistes, leur défi est de choisir entre s’unir ou se laisser écraser par le régime autoritaire. Ils ont encore des ressources, des ambitions et des stratégies concurrentes, mais ils doivent trouver le moyen de s’unir. »
Après plus de 30 ans d’expérience à la tête de mouvements sociaux aux fonctions transversales, Velasco met en garde : « Lorsque la gauche se met à agir comme la droite, lorsque le mouvement progressiste tombe dans le piège de la pensée binaire, de l’altérisation et de la polarisation, le problème s’aggrave.» Elle soutient que, ce faisant, les mouvements progressistes facilitent le travail de division orchestré par les régimes autoritaires. « C’est comme si nous marginalisions ceux qui ne nous ressemblent pas, qui n’ont pas les mêmes convictions. Or, cela va à l’encontre même de l’essence et du fondement de la démocratie, n’est-ce pas ? Et c’est aussi un outil du gouvernement autoritaire pour nous diviser davantage. »
L’activiste philippine estime qu’il ne s’agit pas d’être d’accord sur ses propres idéologies, mais de parvenir à un consensus. « Pourtant, aux États-Unis, il existe une tendance à publier un manifeste d’objectifs plutôt qu’un manifeste d’unité. À ce stade, il faut s’unir. C’est une question de stratégie. Sinon, c’est la fin.»
Nelson Pereira





