Peut-on découvrir un pays dans la rue où on habite ? En grande partie, oui, en se rapprochant de ses voisins, comme le démontre le documentaire « Lettres de Wolf Street » (Listy z Wilczej), tourné à Varsovie par Arjun Talwar, un immigré indien.
Arjun a quitté Delhi avec un ami, tous deux déterminés à étudier à l’École de cinéma de Łódź. La mort tragique de son ami l’a poussé à chercher un sens à sa vie. Caméra en main, il a filmé la vie dans le microcosme de sa rue, parmi ses voisins, le portier, l’épicier, le facteur et le cordonnier. En se rapprochant de ceux qui lui étaient géographiquement proches, il a tissé des liens humains avec eux. Animé par la curiosité, Arjun a créé une communauté.
« L’idée de réaliser ce film m’est venue du besoin de répondre aux doutes qui me taraudaient après la mort de mon ami et d’y réagir d’une manière ou d’une autre. C’était très enrichissant de pouvoir raconter mon histoire à partir de mon propre vécu », a confié Arjun à Blindspot à Genève, où le film était projeté lors du Festival international du film et du Forum sur les droits de l’homme.
Le film a été très bien accueilli en Pologne, non seulement dans la capitale, mais aussi dans d’autres villes du pays. Les Polonais ont été touchés par un film qui leur montrait la réalité de leur quartier, dépeignant leur quotidien, un sujet rarement abordé par le cinéma polonais. Ce faisant, ils ont pu découvrir non seulement Arjun, mais aussi d’autres immigrés, de la Chinoise Mo au Syrien Feras en passant par le Rom Oskar.
« Le Varsovie de ce film est plus proche de cele qu’ils connaissent que la Varsovie qu’ils voient dans d’autres films polonais, car le cinéma polonais ignore la présence des étrangers », a-t-il souligné. « La réalité de Varsovie d’aujourd’hui est absente des films, et c’est ce que les gens ont vraiment ressenti : « D’accord, c’est ma ville », et ils ont vraiment apprécié la nouveauté du film. Mais aussi, mon regard extérieur sur la Pologne, qu’ils n’avaient peut-être jamais vu auparavant. Et les protagonistes étaient eux aussi ravis de voir le film. »

Arjun a confié avoir trouvé très satisfaisant de réaliser un film sur son histoire d’immigration et de donner la parole à tous ces gens qu’il sentait ignorés par la culture polonaise. « Tout cela m’a beaucoup motivé à faire ce film et m’a donné une raison d’être », se souvient-il. « En ce sens, c’était cathartique, et le succès du film en Pologne et à l’international a été une autre forme de catharsis, car on a le sentiment que ce travail a permis de rendre ces personnes visibles et a aussi apporté une certaine reconnaissance, une certaine compréhension à notre propre histoire. »
La première polonaise a eu lieu en mai au festival Millennium Docs. « Après cela, il y a eu de nombreuses projections à Varsovie et dans d’autres villes, et les salles étaient combles. Le film avait fait parler de lui. Il y avait un véritable engouement autour du film, et c’était vraiment formidable. Il est resté à l’affiche deux mois à Varsovie et un peu moins longtemps dans d’autres villes. Le public l’a vraiment apprécié », a-t-il déclaré.
Arjun souligne que le film n’aurait jamais vu le jour sans l’aide d’un groupe d’amis. « Nous étions un petit collectif, comme moi, Bigna Tomschin, qui a assuré le montage et co-écrit le scénario, mon ami Alexander, qui a composé la musique, et mes amis Feras et Mo, qui jouaient dans le film. C’était donc un groupe d’amis très soudé qui réalisait un film. Et c’est ainsi que nous avons pu nous affranchir du système et de la négativité de l’industrie cinématographique. »
Le fait que les Polonais pensent qu’un étranger ne peut pas comprendre la Pologne était un atout pour le film, a constaté Arjun : « Parce qu’ils m’expliquaient la Pologne. La professeure de danse, la vendeuse du kiosque, le thérapeute, tous voulaient m’expliquer la Pologne. Ils ne se seraient pas donné la peine de m’expliquer tout cela et de me parler de la mentalité polonaise si j’avais été polonais.»
Après onze ans passés en Pologne, il est de retour en Inde et travaille sur un film de fiction. « Dans la tradition polonaise, le documentaire est sans conteste le genre le plus fort du cinéma polonais. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il m’a attiré à l’école de cinéma. Mais j’ai envie de voir ce que ça donne, après toutes ces expériences dans le documentaire, de réaliser un film de fiction.»
Nelson Pereira



