Seize mois après l’extradition d’Abdulrahman Yusuf al-Qaradawi du Liban vers les Émirats arabes unis, le poète et dissident politique égypto-turc demeure détenu arbitrairement dans des conditions quasi-confidentielles. Le cas Qaradawi démontre qu’aucun État de la Ligue arabe n’est sûr pour les dissidents, prévient MENA Rights Group (MRG), une ONG de défense des droits humains basée à Genève.
MRG documente les violations des droits civils et politiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA) et apporte une assistance juridique aux victimes.
Selon Tanya Boulakovski, juriste et responsable de la recherche chez MRG, la détention de Qaradawi est « un cas d’école de répression transnationale », lorsqu’un État cible des dissidents hors de ses frontières par le biais de demandes d’extradition, de menaces, d’enlèvements ou d’assassinats, entre autres tactiques.
Qaradawi a été arrêté en décembre 2024 par les autorités libanaises à son retour de Syrie, où il s’était rendu pour célébrer la chute du président syrien Bachar al-Assad.
À Damas, il a publié une vidéo sur les réseaux sociaux critiquant les autorités émiraties, égyptiennes et saoudiennes et prédisant qu’elles « seraient impuissantes face au déferlement de changements qui a débuté le 7 octobre 2023 à Gaza ».
Le 28 décembre, alors qu’il se rendait à Beyrouth, Qaradawi a été interpellé par les forces de sécurité libanaises, suite à une demande d’extradition émise par le Conseil des ministres arabes de l’Intérieur (CMAI), organe de sécurité régional de la Ligue des États arabes (LEA), à la demande des autorités émiraties.
Bien qu’il ne soit pas Émirati, qu’il ne se trouvait pas aux Émirats arabes unis au moment de son arrestation et qu’il n’ait pas de casier judiciaire aux EAU, Qaradawi a été extradé vers Abou Dhabi le 8 janvier, sous l’accusation d’« atteinte à la sécurité publique ». Le Liban l’a extradé malgré des risques avérés de torture et de disparition forcée.
« L’une des principales formes de répression transnationale que nous documentons est la tendance aux extraditions à motivation politique de défenseurs des droits humains et de dissidents politiques. Ces derniers sont extradés d’un pays de la Ligue arabe à un autre en raison de l’exercice de leur liberté d’expression et de leur dissidence politique. Le cas d’al-Qaradawi en est un exemple », a déclaré Tanya Boulakovski à Blindspot.
MRG observe que les dissidents sont potentiellement menacés d’extradition quel que soit le pays de la Ligue arabe où ils se trouvent. « Cela signifie qu’ils ne peuvent plus fuir leur pays et trouver refuge ailleurs. Ils sont en danger dans toute la région s’ils sont extradés », a expliqué Boulakovski.
L’extradition de Qaradawi constitue une violation flagrante du principe de non-refoulement, pierre angulaire du droit d’asile et du droit international des réfugiés, qui interdit le transfert d’individus vers des pays où ils risquent d’être torturés, a souligné la conseillere juridique de MRG.
Le CMAI, organe de sécurité de la Ligue arabe, joue un rôle croissant dans les arrestations arbitraires et les extraditions de dissidents ces dernières années. Les personnes visées par le CMAI ne peuvent ni vérifier si elles sont fichées, ni demander l’accès à leur dossier, ni exiger la levée des mandats d’arrêt.
« Les gouvernements qui semblent tolérer une plus grande liberté d’expression, ou qui sont perçus comme moins risqués selon le profil du dissident, sont néanmoins susceptibles d’exécuter les mandats du CMAI, surtout lorsque l’État requérant est puissant et influent au sein de la Ligue arabe », a souligné, après l’extradition de Qaradawi, Inès Osman, cofondatrice et directrice exécutive de MRG. « Tant que le CMAI ne sera pas réformée, aucun des 22 pays de la Ligue arabe ne pourra être considéré comme sûr pour les dissidents pacifiques ou les défenseurs des droits humains. »
En l’absence de tribunaux indépendants au niveau national, MENA Rights Group recourt aux mécanismes onusiens et aux mécanismes internationaux de protection des droits humains pour exercer une pression internationale et défendre les causes qu’elle traite.
MRG travaille beaucoup en Algérie et en Arabie saoudite aussi, a déclaré Tanya Boulakovski, ajoutant qu’« en Algérie, la répression des voix dissidentes s’intensifie, notamment par le biais des dispositions antiterroristes du code pénal. Des journalistes et des syndicalistes ont été emprisonnés à tort, écopant de peines allant jusqu’à dix ans de prison. »
L’ONG de défense des droits humains suit de près le cas de Mohamed Tadjadit, poète et défenseur des droits humains algérien, victime de harcèlement judiciaire depuis novembre 2019. Arrêté une dernière fois le 16 janvier 2025, Tadjadit a été condamné le 11 novembre 2025 pour « apologie du terrorisme ». Il est également en attente de jugement dans une autre affaire où il risque la peine de mort. Toutes les poursuites engagées contre lui concernent l’exercice de sa liberté d’expression et de réunion pacifique, souligne MRG.
En Arabie saoudite, le nombre d’exécutions a augmenté, touchant de nombreuses personnes, y compris des étrangers et des membres de la minorité religieuse chiite, a précisé Boulakovski. « Nous soutenons ces personnes auprès des instances compétentes des Nations Unies. Il est très regrettable de constater que, dans de nombreux cas que nous avons traités en Arabie saoudite, les personnes concernées ont été exécutées. »
Nelson Pereira




